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Lunettes à filtre pour la lumière bleue : servent-elles ? La revue Cochrane

Elles promettent moins de fatigue devant les écrans, un meilleur sommeil et une rétine mieux protégée. Ce qu’a trouvé la revue Cochrane portant sur 17 études, et comment on lit une revue systématique.

Par la rédactionMis à jour le 11 min de lecture8 études et sources citéesTexte généré par IA
Illustration Sur la balance, des lunettes à verres ordinaires et à filtre de lumière bleue restent en équilibre. Selon la revue Cochrane, les verres filtrants pourraient ne faire aucune différence sur la fatigue visuelle devant les écrans.

Au moment de commander une paire de lunettes, il arrive qu’on propose un supplément : le filtre pour la lumière bleue. Les promesses attribuées à ces verres sont au nombre de trois : moins de fatigue devant les ordinateurs et les téléphones, une rétine mieux protégée, un meilleur sommeil1. En 2023, un groupe de chercheurs de Cochrane, le réseau international qui rassemble et évalue les études cliniques, a mis bout à bout tous les essais contrôlés randomisés sur les lunettes à filtre pour la lumière bleue chez l’adulte, pour voir ce qui, dans ces promesses, résiste à l’épreuve des données1.

En résumé : pour la fatigue liée à l’ordinateur, elles pourraient ne rien changer ; pour le sommeil et la rétine, on ne sait pas, parce que les études sont peu nombreuses, petites ou absentes. Et la revue est aussi un bon exemple de la manière dont on lit une revue systématique.

En bref

  • La revue Cochrane de 2023 a réuni 17 essais contrôlés randomisés, comptant de 5 à 156 participants et d’une durée allant de moins d’un jour à cinq semaines1.
  • Sur la fatigue visuelle liée à l’ordinateur, les verres à filtre pourraient ne faire aucune différence par rapport à des verres ordinaires, avec des preuves de certitude faible1,2.
  • Sur l’acuité visuelle, l’effet est probablement nul ou minime ; sur le sommeil, les résultats sont contrastés ; sur la santé de la macula, il n’existe aucun essai contrôlé randomisé1.
  • Les autres revues systématiques, antérieures et postérieures, arrivent à des conclusions semblables3,4,5,6.
  • Le comité scientifique européen qui a évalué les LED n’a pas trouvé de preuves de dommages directs pour la santé liés à l’usage normal des lampes et des écrans8.
Dans cet article
  1. Que font les verres à filtre pour la lumière bleue
  2. Lunettes pour la lumière bleue : ce qu’a fait la revue Cochrane
  3. Comment lire une revue : les mots qui comptent
  4. Les autres revues vont dans la même direction
  5. Et le sommeil ?
  6. Et la rétine ?
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

Que font les verres à filtre pour la lumière bleue

Ces verres bloquent les rayons ultraviolets et une part variable de la lumière visible de courte longueur d’onde, celle que nous percevons comme bleue1. Ils sont commercialisés avec l’idée de réduire la fatigue des yeux devant les écrans, d’améliorer le sommeil et, peut-être, de défendre la rétine contre les dégâts de la lumière4.

Sous le même nom se trouvent pourtant des produits différents : des verres clairs, qui filtrent une partie du bleu1, et des lunettes teintées ambre, qui le bloquent en grande partie et ont été étudiées surtout pour le sommeil et pour certains troubles de l’humeur7.

Lunettes pour la lumière bleue : ce qu’a fait la revue Cochrane

La recherche, mise à jour en mars 2022 et sans limite de langue, n’a inclus que des essais contrôlés randomisés chez l’adulte comparant des verres avec filtre et des verres sans filtre1. Les principaux critères de jugement, choisis à l’avance, étaient au nombre de deux : un score de fatigue visuelle et la fréquence critique de fusion, c’est-à-dire la fréquence au-delà de laquelle une lumière intermittente paraît fixe, utilisée comme mesure objective de la fatigue des yeux1,2.

Les études trouvées étaient au nombre de 17, très différentes les unes des autres : de 5 à 156 participants, des durées allant de moins d’un jour à cinq semaines, des adultes en bonne santé dans certains cas et des personnes souffrant de troubles du sommeil ou de santé mentale dans d’autres. Environ la moitié comparait deux groupes de personnes ; les autres faisaient essayer les deux types de verres aux mêmes personnes à des moments différents, selon un schéma appelé cross-over1. Précisément parce qu’elles étaient si hétérogènes et pauvres en données chiffrées, les études n’ont pas pu être combinées dans une méta-analyse1.

Voici ce qui en est ressorti1 :

  • fatigue visuelle : les verres à filtre pourraient ne faire aucune différence pendant la première semaine (certitude faible) ; une étude de 120 participants n’a pas trouvé de différences, ni deux autres études totalisant 46 personnes ;
  • fréquence critique de fusion : différence minime ou nulle (certitude faible) ;
  • acuité visuelle : probablement aucun effet notable (1 étude, 156 participants, certitude modérée) ;
  • sommeil : on ne sait pas si les verres à filtre sont meilleurs (certitude très faible) ; sur six études totalisant 148 participants, trois ont trouvé une amélioration et trois non ;
  • santé de la macula, sensibilité au contraste, vision des couleurs, éblouissement, mélatonine : aucune étude ne les a mesurés ;
  • effets indésirables : rapportés de façon peu homogène ; ceux attribués aux verres à filtre ont été rares, notamment des maux de tête, une gêne à porter les lunettes, une humeur plus basse et davantage de symptômes dépressifs.

L’étude

En double aveugle : 120 personnes, deux heures devant l’ordinateur

Dans un essai contrôlé randomisé en double aveugle, 120 personnes qui avaient des troubles en utilisant l’ordinateur ont reçu au hasard des lunettes à filtre pour la lumière bleue ou des lunettes à verres transparents, et toutes étaient convaincues d’avoir le verre « actif ». Avant l’épreuve, la moitié a vu une courte vidéo dans laquelle un clinicien présentait les lunettes de façon favorable, l’autre moitié une vidéo défavorable. Après deux heures de travail à l’ordinateur, ni les symptômes de fatigue ni la fréquence critique de fusion n’étaient différents entre les deux types de verres, et le ton de la vidéo n’a pas modifié les résultats. Il n’y a pas eu d’effets indésirables2.

Comment lire une revue : les mots qui comptent

Une revue vaut ce que valent les études qu’elle réunit, et Cochrane ne se contente pas de les compter : elle les pèse. Trois notions expliquent la prudence (nous en parlons aussi sur la page consacrée à notre méthode).

  • La mise en aveugle. Qui sait qu’il porte des verres « spéciaux » peut se sentir moins fatigué pour cette seule raison ; qui mesure les résultats, s’il sait qui les porte, peut les interpréter sans le vouloir. Dans la revue, 65 % des études étaient à risque élevé de biais parce que les évaluateurs des résultats connaissaient les groupes, et 59 % parce que les participants et le personnel les connaissaient. Aucune des 17 études n’était à faible risque dans les sept domaines évalués1.
  • L’enregistrement préalable. Seules 35 % des études avaient été enregistrées avant de commencer1. Déclarer à l’avance ce que l’on mesurera empêche de choisir, une fois les faits connus, les résultats les plus favorables.
  • La certitude des preuves. Pour chaque résultat, la revue indique, avec la méthode GRADE, la fiabilité des preuves, allant d’élevée à très faible1. Une certitude faible signifie que de futures études pourraient modifier l’estimation de façon importante.

Il y a aussi la durée : l’étude la plus longue a duré cinq semaines1, trop peu pour des maladies de la rétine qui se développent sur des décennies. Et l’absence de preuves n’est pas la preuve d’une absence : pour le sommeil, la rétine et de nombreux autres aspects, les auteurs demandent de nouveaux essais contrôlés randomisés de bonne qualité1.

Les autres revues vont dans la même direction

Une revue systématique de 2017 n’avait trouvé que trois études adaptées, totalisant 136 participants, et aucune preuve de bonne qualité en faveur de ces verres dans la population générale, ni pour la vue ni pour le sommeil, la fatigue visuelle ou la macula3. Une revue de 2021 a observé que les bénéfices attribués aux filtres reposent souvent sur des hypothèses théoriques ou sur des expériences de laboratoire et sur l’animal4. En 2023, une revue sur les jeunes utilisateurs d’écrans n’a pas trouvé de preuves que les filtres préviennent la fatigue (2 études, 130 participants)5, et le rapport TFOS sur l’environnement numérique a conclu que les solutions contre la lumière bleue ne semblent pas efficaces6. Ce qui compte en revanche, nous le racontons dans l’article sur la fatigue visuelle sur écran.

Et le sommeil ?

Ici, l’histoire est plus nuancée. Une revue systématique de 2021 sur les lunettes teintées ambre portées le soir a recueilli 29 publications expérimentales, dont 16 essais contrôlés randomisés portant sur 453 patients, et chez les personnes souffrant de troubles du sommeil, de décalage horaire ou d’horaires de travail variables, elle a trouvé des preuves cohérentes d’un endormissement plus rapide7. Ce sont cependant des lunettes différentes de celles de tous les jours, étudiées dans des groupes présentant des problèmes spécifiques ; sur les verres à filtre, Cochrane a jugé les preuves sur le sommeil de certitude très faible1. De lumière du soir, d’écrans et de sommeil, nous parlons dans La lumière bleue des écrans abîme-t-elle les yeux ?

Et la rétine ?

Aucun des essais contrôlés randomisés n’a mesuré la santé de la macula1, et la revue de 2017 n’en avait pas trouvé non plus3. Sur le risque de départ, la référence européenne est l’avis de 2018 du comité scientifique SCHEER de la Commission européenne : il n’a pas trouvé de preuves d’effets négatifs directs sur la santé dus aux lampes et aux écrans à LED, dans l’usage normal et dans la population générale en bonne santé8. L’avis signale en revanche que des LED bleues très intenses, par exemple dans certains jouets, peuvent éblouir et causer des lésions photochimiques de la rétine, surtout chez les enfants de moins de trois ans8.

Quand en parler à l’ophtalmologiste

  • Si les yeux sont souvent fatigués ou rouges, ou si la vue se brouille devant les écrans : parmi les causes possibles figurent un défaut de vue non corrigé ou un trouble de la coordination des deux yeux6, qui s’évaluent lors d’une consultation.

Questions fréquentes

Les lunettes pour la lumière bleue servent-elles devant l’ordinateur ?

Selon la revue Cochrane de 2023, elles pourraient ne pas réduire la fatigue visuelle par rapport à des verres sans filtre, au moins à court terme, avec des preuves de certitude faible1. Un essai en double aveugle sur 120 personnes n’a pas trouvé de différences après deux heures de travail à l’ordinateur2.

Les lunettes à filtre bleu font-elles mieux dormir ?

On ne sait pas. Dans les études sur les verres à filtre, les résultats sont contrastés et les preuves très incertaines1 ; les lunettes teintées ambre portées le soir ont été étudiées surtout chez des personnes souffrant de troubles du sommeil7.

Le filtre pour la lumière bleue protège-t-il la rétine ?

Aucun essai contrôlé randomisé ne l’a vérifié1. Selon l’avis scientifique européen sur les LED, l’usage normal des lampes et des écrans n’a pas montré d’effets négatifs directs dans la population en bonne santé8.

Une idée plausible peut se répandre avant les preuves. Dix-sept études plus tard, on sait que contre la fatigue liée à l’ordinateur, ces lunettes n’ont montré aucun bénéfice ; pour le sommeil et pour la rétine, il manque encore des études grandes, longues et bien menées1.

Sources

  1. Singh S, Keller PR, Busija L, McMillan P, Makrai E, Lawrenson JG, et al. Blue-light filtering spectacle lenses for visual performance, sleep, and macular health in adults. Cochrane Database Syst Rev. 2023;8(8):CD013244. doi:10.1002/14651858.CD013244.pub2 · PubMed 37593770 · PMC
  2. Singh S, Downie LE, Anderson AJ. Do Blue-blocking Lenses Reduce Eye Strain From Extended Screen Time? A Double-Masked Randomized Controlled Trial. Am J Ophthalmol. 2021;226:243-251. doi:10.1016/j.ajo.2021.02.010 · PubMed 33587901
  3. Lawrenson JG, Hull CC, Downie LE. The effect of blue-light blocking spectacle lenses on visual performance, macular health and the sleep-wake cycle: a systematic review of the literature. Ophthalmic Physiol Opt. 2017;37(6):644-654. doi:10.1111/opo.12406 · PubMed 29044670
  4. Vagge A, Ferro Desideri L, Del Noce C, Di Mola I, Sindaco D, Traverso CE. Blue light filtering ophthalmic lenses: A systematic review. Semin Ophthalmol. 2021;36(7):541-548. doi:10.1080/08820538.2021.1900283 · PubMed 33734926
  5. Mataftsi A, Seliniotaki AK, Moutzouri S, Prousali E, Darusman KR, Adio AO, et al. Digital eye strain in young screen users: A systematic review. Prev Med. 2023;170:107493. doi:10.1016/j.ypmed.2023.107493 · PubMed 36977430
  6. Wolffsohn JS, Lingham G, Downie LE, Huntjens B, Inomata T, Jivraj S, et al. TFOS Lifestyle: Impact of the digital environment on the ocular surface. Ocul Surf. 2023;28:213-252. doi:10.1016/j.jtos.2023.04.004 · PubMed 37062428
  7. Hester L, Dang D, Barker CJ, Heath M, Mesiya S, Tienabeso T, et al. Evening wear of blue-blocking glasses for sleep and mood disorders: a systematic review. Chronobiol Int. 2021;38(10):1375-1383. doi:10.1080/07420528.2021.1930029 · PubMed 34030534
  8. Commissione europea, Comitato scientifico SCHEER. Potential risks to human health of Light Emitting Diodes (LEDs). 2018. health.ec.europa.eu

Les titres des études sont donnés dans leur langue de publication d’origine. Les numéros de renvoi dans le texte correspondent à ces sources ; les données bibliographiques proviennent de PubMed (National Library of Medicine).

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