Il n’y a presque jamais de jour précis où cela commence. Le soir, les phares des voitures semblent plus aveuglants qu’avant, le soleil bas de l’hiver devient gênant, des lunettes neuves fonctionnent quelques mois, puis redonnent l’impression d’une lentille sale. Aucune douleur, aucune rougeur : seulement un monde qui, peu à peu, perd de sa netteté. Ce sont souvent là les signes avant-coureurs de la cataracte, l’opacification du cristallin qui accompagne le vieillissement de l’œil.
Ce trouble est loin d’être rare. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la cataracte est, avec les défauts de vue non corrigés, la principale cause de baisse de la vision et de cécité dans le monde1. Elle est aussi à l’origine de l’opération la plus fréquente parmi celles enregistrées dans les hôpitaux de l’Union européenne : en 2023, on a compté 5,01 millions d’interventions de cataracte2.
En bref
- La cataracte est l’opacification du cristallin, la lentille naturelle de l’œil ; son premier facteur de risque est l’âge3.
- Les signes typiques sont une vue qui se brouille lentement, sans douleur, et une gêne nouvelle face aux lumières vives3.
- Une méta-analyse de 45 études estime qu’environ 17 % des adultes examinés en sont atteints, surtout après 60 ans4.
- Outre l’âge, comptent le tabac, les corticoïdes, le diabète non contrôlé, l’exposition intense aux rayons UV et la myopie3,6,8,10.
- Quand la baisse de la vision gêne les activités quotidiennes, le traitement est chirurgical3.
Dans cet article
Qu’est-ce que la cataracte, en mots simples ?
Derrière l’iris et la pupille se trouve le cristallin, une petite lentille transparente qui, avec la cornée, fait la mise au point des images sur la rétine, la couche sensible à la lumière au fond de l’œil. Avec la cataracte, cette lentille perd progressivement sa transparence et devient trouble3. La lumière la traverse encore, mais elle est diffusée et atténuée, un peu comme lorsqu’on regarde à travers une vitre embuée.
Selon l’endroit où se forme l’opacité, les ophtalmologistes distinguent trois formes principales : la cataracte nucléaire, dans la partie centrale de la lentille ; la forme corticale, dans les couches les plus externes ; la forme sous-capsulaire postérieure, une petite opacité à l’arrière du cristallin. Une méta-analyse de 2020, qui a réuni 45 études portant sur près de 162 000 personnes, a estimé une prévalence standardisée sur l’âge de 17,2 % pour la cataracte de n’importe quel type, d’environ 8 % aussi bien pour la forme nucléaire que pour la forme corticale et de 2,2 % pour la forme sous-capsulaire postérieure ; la plupart des cas concernent des personnes de plus de 60 ans4.
Les premiers symptômes de la cataracte
La cataracte ne fait pas mal. Une revue publiée en 2025 dans la revue JAMA indique comme symptômes typiques une vision qui se brouille de façon indolore et progressive et l’éblouissement, c’est-à-dire la gêne, parfois une véritable difficulté, face aux lumières vives3. Dans la vie de tous les jours, ces deux symptômes prennent des formes que beaucoup reconnaissent :
- des contours moins nets, comme s’il y avait toujours un voile entre l’œil et les choses3 ;
- des phares, des lampadaires et un soleil bas qui éblouissent plus qu’avant, la conduite de nuit devenant plus fatigante3 ;
- des lunettes neuves qui aident au début, mais ne suffisent plus avec le temps5.
Ce dernier point est moins connu : aux premiers stades, la cataracte peut être compensée par une nouvelle prescription de lunettes, mais, à mesure que l’opacité progresse, on en arrive souvent malgré tout à l’intervention5. Aucun de ces signaux, pris isolément, ne suffit pour un diagnostic, car d’autres troubles peuvent aussi brouiller la vue. La cataracte se reconnaît lors d’un examen de l’œil3, pendant lequel l’ophtalmologiste observe le cristallin et évalue son retentissement sur la vision.
Une information aide aussi à s’orienter : précisément parce que la cataracte évolue de façon graduelle et indolore3, une baisse brutale de la vision, éventuellement avec douleur ou œil rouge, fait penser à un problème différent, à faire évaluer tout de suite.
Pourquoi le cristallin s’opacifie
Le facteur principal est le temps. La revue de JAMA désigne l’âge comme le premier facteur de risque et rapporte qu’aux États-Unis, environ deux personnes sur trois de plus de 80 ans ont une cataracte3. Mais l’âge n’est pas le seul ingrédient. La même revue énumère d’autres facteurs qui rendent la maladie plus probable3 :
- une prédisposition familiale ou génétique ;
- certains médicaments, en particulier les corticoïdes ;
- les traumatismes de l’œil ;
- une exposition importante aux rayons ultraviolets, ou la radiothérapie ;
- certaines maladies, dont le diabète non contrôlé.
Il existe aussi des formes congénitales, présentes dès la naissance, qui ont des causes et des parcours différents et que nous ne traitons pas ici.
Tabac, soleil, médicaments : ce que disent les études
Le tabac est le facteur modifiable le plus étudié. Une méta-analyse de 2019 a réuni 43 études observationnelles (13 de cohorte, 12 cas-témoins et 18 transversales). Dans les études de cohorte, celles qui suivent les personnes dans le temps, les fumeurs avaient une probabilité de cataracte supérieure d’environ 40 % à celle des non-fumeurs, et l’association était plus forte pour la forme nucléaire6. C’est un risque relatif : il dit de combien le risque augmente par rapport aux non-fumeurs, non son importance en valeur absolue. Chez les anciens fumeurs, en revanche, les auteurs n’ont pas trouvé d’augmentation du risque pour les formes corticale et sous-capsulaire postérieure6.
Les études observationnelles montrent des associations et ne prouvent pas, à elles seules, la cause. Un indice supplémentaire vient de la randomisation mendélienne, une méthode qui utilise les variantes génétiques comme une sorte d’expérience naturelle. Une revue de 2022 qui a réuni ces études a trouvé que la prédisposition génétique au tabagisme est associée à de nombreuses maladies, dont la cataracte sénile ; pour les auteurs, c’est une preuve solide que le tabac est la cause d’un large éventail de maladies7. Nous en parlons plus généralement dans l’article sur le tabac et les yeux.
Pour le soleil, l’OMS estime que, sur les quelque 15 millions de personnes aveugles à cause de la cataracte dans le monde, environ 10 % pourraient devoir leur maladie à l’exposition aux rayons ultraviolets. Parmi les mesures de protection, elle indique le chapeau à larges bords et les lunettes de soleil enveloppantes avec filtre pour les rayons UVA et UVB8.
Pour les corticoïdes, les preuves les plus récentes concernent ceux qui s’inhalent, utilisés pour l’asthme et la bronchopneumopathie chronique obstructive. Une méta-analyse de 2026 portant sur 129 essais contrôlés randomisés et 120 900 adultes a trouvé une petite augmentation du risque de cataracte avec deux principes actifs, la budésonide et la mométasone, et une relation avec la dose pour la budésonide9. Ce n’est pas une raison de renoncer à un traitement nécessaire : c’est une information à partager avec votre médecin et avec votre ophtalmologiste.
La myopie compte aussi. Une méta-analyse de 2020 sur les complications de la myopie a trouvé que même une myopie légère est associée à un risque plus élevé de cataracte nucléaire et sous-capsulaire postérieure, et que l’association augmente avec le degré de myopie10.
Quel poids dans le monde et en Europe
À l’échelle mondiale, l’OMS estime à 94 millions le nombre de personnes ayant une baisse de la vision de loin ou une cécité dues à la cataracte, et calcule qu’une personne sur deux qui aurait besoin de l’opération n’arrive pas à y accéder1. En Europe, la situation est différente : dans 17 pays de l’Union, l’intervention a été réalisée plus de 1 000 fois pour 100 000 habitants en 20232.
Se faire opérer, et quand, ne dépend pas d’une date fixe, mais de la mesure dans laquelle la vision limite la vie de tous les jours3 : nous le racontons dans l’article sur le bon moment pour opérer la cataracte. Et si vous vous demandez s’il existe des gouttes ou des compléments alimentaires capables de la faire régresser, nous avons passé les études au crible dans un article dédié.
Quand en parler à l’ophtalmologiste
- Si la vue se brouille peu à peu, si les lumières fortes vous éblouissent plus qu’avant ou si des lunettes neuves ne suffisent plus : ce sont de bonnes raisons de consulter un ophtalmologiste3,5.
- Si vous prenez depuis longtemps des corticoïdes, si vous avez du diabète ou si vous êtes très myope, signalez-le à votre ophtalmologiste : ce sont des informations utiles pour l’évaluation3,9,10.
- Sans attendre, le jour même : une baisse brutale de la vision, surtout avec douleur ou œil rouge, n’est pas la façon dont se présente la cataracte3 et doit être évaluée en urgence. Appelez le 112 ou rendez-vous aux urgences : vous trouverez les autres signaux d’alerte sur la page consacrée aux urgences.
Questions fréquentes
La cataracte fait-elle mal ?
Non. Le tableau typique est une vision qui se brouille de façon progressive et indolore, souvent accompagnée d’éblouissement3. Un œil qui fait mal ou devient rouge brutalement doit être montré tout de suite, car la cause est probablement autre.
À quel âge apparaît la cataracte ?
La forme liée à l’âge concerne surtout les personnes de plus de 60 ans4 et, au-delà de 80 ans, environ deux personnes sur trois3. Il existe aussi des formes plus précoces, liées par exemple à des traumatismes, à des médicaments ou à des maladies comme le diabète3.
Peut-on éviter la cataracte ?
Pas totalement, car le facteur principal est l’âge. Les études indiquent toutefois quelques facteurs sur lesquels on peut agir : le tabac est associé à un risque plus élevé6,7 et l’OMS attribue aux rayons ultraviolets une partie des cas de cécité due à la cataracte8.
Si j’ai une cataracte, dois-je me faire opérer tout de suite ?
Pas nécessairement. Aux premiers stades, une nouvelle prescription de lunettes suffit parfois5, et l’on décide de l’intervention quand la baisse de la vision gêne les activités quotidiennes3. Nous avons raconté son déroulement dans l’article sur l’opération de la cataracte.
La cataracte est, pour beaucoup, la façon dont l’œil porte les marques du temps : elle arrive doucement, ne fait pas mal, et c’est pourquoi on a tendance à la repousser. En reconnaître les premiers signaux sert surtout à une chose : en parler à l’ophtalmologiste avec les bonnes informations, et décider ensemble si, et quand, le moment est venu d’intervenir.
Sources
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- Eurostat. Surgical operations and procedures statistics. ec.europa.eu
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Les titres des études sont donnés dans leur langue de publication d’origine. Les numéros de renvoi dans le texte correspondent à ces sources ; les données bibliographiques proviennent de PubMed (National Library of Medicine).


